Dans l'île de Naoshima, au Japon, le béton brut de Tadao Ando dialogue avec la mer intérieure de Seto. Son Chichu Art Museum, enterré dans la colline, ne se visite pas : il se vit. Trois jours sur cette île-musée, entre lumière zénithale et contemplation.
Le ferry depuis Uno dure vingt minutes. Vingt minutes pendant lesquelles le Japon continental — ses villes, ses trains, son efficacité mécanique — s'éloigne et laisse place à autre chose. La mer intérieure de Seto est un lac. L'eau est plate, le ciel bas, les îles apparaissent comme des dos de baleines endormies. Puis Naoshima se dessine, et avec elle la promesse d'un lieu où l'art et l'architecture ont remplacé l'industrie.
L'île-musée
Naoshima était, dans les années 1960, une île de fonderies et de fumées. L'entreprise Benesse, sous l'impulsion du milliardaire Soichiro Fukutake, a transformé cette friche industrielle en l'un des hauts lieux de l'art contemporain mondial. Et pour construire ce rêve, Fukutake n'a fait appel qu'à un seul architecte : Tadao Ando.
Ando, autodidacte, ancien boxeur, prix Pritzker 1995, est l'homme du béton brut et de la lumière. Sa signature est reconnaissable entre mille : des volumes géométriques purs — cubes, cylindres, rectangles — en béton banché d'une perfection troublante, percés d'ouvertures qui cadrent le ciel, la mer ou la végétation comme autant de tableaux vivants.
Chichu : l'art enterré
Le Chichu Art Museum — littéralement « musée dans la terre » — est l'œuvre maîtresse d'Ando à Naoshima. Construit entièrement sous la surface de la colline, il est invisible depuis l'extérieur. Pas de façade, pas d'enseigne, pas de geste architectural ostentatoire. Juste une entrée discrète, un couloir de béton, et puis la lumière.
Car c'est la lumière qui est le vrai matériau de ce bâtiment. Ando a creusé dans la colline des puits de lumière géométriques — carrés, triangulaires, trapézoïdaux — par lesquels le soleil pénètre et se transforme au fil des heures. Le matin, la lumière est bleue et froide. À midi, elle est blanche et verticale. Le soir, elle vire à l'or. Le musée n'est jamais le même deux fois.
« Je ne construis pas des bâtiments. Je construis des espaces pour la lumière. Le béton est juste ce qui reste quand la lumière est partie. » — Tadao Ando
Le musée ne contient que trois artistes, exposés de manière permanente. Claude Monet, d'abord : cinq Nymphéas tardifs, accrochés dans une salle ovale dont le sol est pavé de marbre blanc. La lumière naturelle, qui tombe du plafond, est la seule source d'éclairage. Les nénuphars semblent flotter non pas sur la toile mais dans l'espace même de la salle.
Walter De Maria : la sphère et le vide
La salle de Walter De Maria est un choc. Un escalier de béton descend vers une pièce immense, vide, au centre de laquelle repose une sphère de granit noir de 2,2 mètres de diamètre. Au plafond, un puits de lumière carré projette un rectangle de soleil qui se déplace imperceptiblement sur les murs au fil des heures. L'œuvre s'appelle « Time/Timeless/No Time ». Son titre dit tout.
On s'assoit. On reste. Cinq minutes, dix minutes, une demi-heure. La sphère ne bouge pas. La lumière bouge. Notre perception bouge. Et dans ce triangle entre l'objet immobile, la lumière mouvante et notre conscience qui les relie, quelque chose se passe — quelque chose qu'il est impossible de décrire et qu'on ne peut qu'éprouver.
James Turrell : la couleur pure
James Turrell, le troisième artiste du Chichu, travaille avec la lumière elle-même comme matériau. Son « Open Sky » est une pièce carrée dont le plafond est percé d'un carré ouvert sur le ciel. On s'allonge sur des bancs de pierre et on regarde. Le ciel change. Les nuages passent. La couleur du rectangle varie du bleu pâle au gris perle, du rose au violet profond. C'est une œuvre qui dure toute la journée, toute l'année, toute la vie.
Benesse House : dormir dans l'art
On peut dormir à Naoshima, et on le doit. La Benesse House, hôtel-musée également conçu par Ando, propose des chambres où les œuvres d'art font partie du mobilier. Un Hockney au-dessus du lit. Un Basquiat dans le couloir. Un Warhol dans le hall. La nuit, seul dans sa chambre de béton face à la mer, on entend les vagues et on comprend pourquoi Fukutake a choisi cette île : parce que l'art a besoin de silence pour être entendu.
Le dernier matin, on reprend le ferry. Naoshima s'éloigne. La citrouille jaune de Yayoi Kusama, posée sur la jetée, est la dernière chose que l'on voit — un point de couleur absurde et joyeux dans un paysage de béton et de mer. Et l'on se dit que c'est peut-être ça, le génie de cet endroit : avoir su accueillir, dans le silence du béton, l'exubérance de l'art.
Carnet pratique
Y aller
Vol Paris-Okayama (via Tokyo ou Osaka), puis train JR jusqu'à Uno (1h), puis ferry Shikoku Kisen jusqu'à Naoshima (20 min). Prévoir le Japan Rail Pass.
Dormir
La Benesse House (Oval ou Museum wing). Les chambres Oval, accessibles uniquement par monorail, offrent une vue circulaire sur la mer intérieure. À partir de 300 € la nuit. Réserver au moins 3 mois à l'avance.
Voir aussi
Les îles voisines de Teshima (musée Nishizawa, un chef-d'œuvre) et Inujima (art house project) complètent idéalement un séjour de 4-5 jours dans la mer intérieure de Seto.